- By Sandra de l'Épicerie Épicurienne
- 29/07/2026
- L'Épicerie Épicurienne, À la une, Recettes alsaciennes

Il y a un bruit très précis que je guette un dimanche de janvier : celui du couvercle de la terrine qu’on soulève après trois heures de four, et ce petit « pschhht » de vapeur qui s’échappe avec une odeur de vin blanc et de viande fondante à réveiller un mort. Le baeckeoffe, chez moi, ce n’est pas un plat. C’est un événement. On l’annonce la veille, on prépare les enfants (« non, on n’ouvre pas le four avant ce soir »), et on passe l’après-midi à résister à l’envie d’aller renifler la cuisine toutes les vingt minutes.
Son nom veut littéralement dire « four du boulanger » en alsacien, et l’histoire est aussi savoureuse que le plat : les femmes du village préparaient leur terrine le samedi matin, scellaient le couvercle avec un cordon de pâte à pain, et la confiaient au boulanger, qui la glissait dans son four encore chaud après la cuisson du pain. Pendant que tout le monde allait à la messe ou travaillait aux champs, le plat mijotait tranquillement. Un vrai système de cuisine collaborative avant l’heure.
Depuis dix ans que je sélectionne des produits rue de la Poste à Sélestat, j’ai vu passer des centaines de versions de cette recette. Des sublimes, des ratées, des inventives. J’ai aussi eu la chance de goûter celle de chefs qui ont fait la réputation de notre région. Alors permettez-moi de vous emmener bien au-delà de la simple liste d’ingrédients : je vais vous raconter ce qui sépare un bon baeckeoffe d’un baeckeoffe inoubliable.
Baeckeoffe, bäckeofe, bakoff, beckhoff : pourquoi personne ne l’écrit pareil
Commençons par régler une question qui revient sans arrêt à la boutique, souvent avec un air gêné : « je ne sais même pas comment ça s’écrit ». Rassurez-vous, personne ne sait vraiment. On croise baeckeoffe, bäckeoffe, bäckeofe, baeckeoffa, backeoffe, et à l’oreille française, une jolie collection de bakoff, bekoff, beckhoff, bakeoff ou baekenofe.
La raison est simple : l’alsacien est une langue parlée avant d’être écrite. Le mot se décompose en Baecke (le boulanger) et Offe (le four). Selon qu’on se trouve à Strasbourg, à Colmar ou dans une ferme du Sundgau, la prononciation glisse, et l’orthographe suit comme elle peut. Aucune de ces graphies n’est vraiment fautive ; baeckeoffe s’est simplement imposée à l’écrit.
Ce que je retiens de ce joyeux désordre, c’est qu’il raconte quelque chose de précieux : ce plat n’est jamais passé par une académie. Il s’est transmis de bouche à oreille, de belle-mère à belle-fille, de ferme en ferme. Voilà pourquoi il n’existe pas une recette officielle du baeckeoffe, mais autant de versions que de familles alsaciennes.

Ce que les grands chefs alsaciens m’ont appris sur ce plat de ménagère
Quelque chose me réjouit toujours : le baeckeoffe est un plat de pauvres, né de la nécessité, et pourtant on le retrouve chez les plus grandes tables d’Alsace. Ce n’est pas un hasard.
Marc Haeberlin et les quatre heures de patience
À l’Auberge de l’Ill, à Illhaeusern, deux étoiles au Michelin et quatre générations de la famille Haeberlin derrière les fourneaux, on ne boude pas le baeckeoffe. Marc Haeberlin monte ses couches de pommes de terre, de poireaux et de viandes dans une terrine en terre peinte, termine par les pommes de terre, verse la marinade, puis scelle le pourtour avec une pâte de farine, d’huile et d’eau avant de poser un couvercle beurré.
Le détail qui m’a le plus marqué ? Quatre heures de cuisson, pas trois. Un chef doublement étoilé, qui pourrait accélérer par mille techniques, choisit d’attendre une heure de plus. Et il le sert brûlant dans sa terrine, avec une simple salade de saison. Rien de plus. Quand le produit et le temps ont bien travaillé, on n’a rien à ajouter.
Olivier Nasti, ou la fierté assumée du terroir
À Kaysersberg, Olivier Nasti cumule deux étoiles, le titre de Meilleur Ouvrier de France obtenu en 2007 et celui de cuisinier de l’année au Gault&Millau. À la Winstub du Chambard, il affiche à sa carte la tarte à l’oignon, le presskopf et le baeckeoffe. Un chef de ce calibre qui assume ces plats-là, c’est un message limpide : la cuisine de nos grand-mères n’a aucun complexe à avoir.
Hubert Maetz et le respect du produit brut
Hubert Maetz, étoilé au Rosenmeer à Rosheim depuis 2005 et président des Étoiles d’Alsace, est fils de vigneron. Pendant treize ans, il a partagé les recettes alsaciennes à la télévision aux côtés de Simone Morgenthaler. Sa ligne de conduite tient en une phrase que je fais mienne : le terroir d’abord, la technique ensuite. Sur un baeckeoffe, cela veut dire qu’aucun tour de main ne rattrapera une viande médiocre ou un vin sans caractère.
« Le baeckeoffe ne pardonne pas la précipitation. C’est un plat qui vous oblige à ralentir, et c’est exactement pour ça qu’il est encore là après trois siècles. »
La terrine : l’ustensile qui fait 30 % du résultat
On peut réussir un baeckeoffe dans une cocotte en fonte. Je le dis pour ne décourager personne. Mais on ne fera jamais le même baeckeoffe.
La terre cuite vernissée de Soufflenheim monte lentement en température et la restitue avec une douceur qu’aucun métal ne reproduit. Elle diffuse une chaleur enveloppante plutôt qu’agressive, et elle laisse la vapeur circuler juste ce qu’il faut. Résultat : les pommes de terre du fond confisent au lieu d’attacher, et les viandes se détendent sans jamais bouillir.
Un savoir-faire enfin protégé
Ce n’est pas du folklore : les poteries de Soufflenheim et Betschdorf ont obtenu une indication géographique officielle, homologuée le 11 mars 2022 auprès de l’INPI. Douze ateliers ont porté le dossier ensemble. Ils représentent aujourd’hui environ 80 salariés et 600 000 pièces façonnées chaque année. L’argile de ce coin du Bas-Rhin est travaillée depuis 1142, et certaines familles de potiers alignent dix générations.
Quand vous achetez une terrine estampillée, vous ne payez donc pas un objet décoratif. Vous payez une matière, une forme calibrée au tour et une cuisson qui ont été pensées précisément pour ce plat.
Culotter et entretenir sa terrine
Une terrine neuve doit être préparée avant son premier service. Faites-la tremper entièrement dans l’eau froide pendant deux heures, base et couvercle. Cette étape gorge la terre d’eau, ce qui l’empêchera de fissurer sous le choc thermique et créera de la vapeur en cours de cuisson.
Ensuite, trois règles que je répète à chaque vente. Jamais de terrine froide dans un four déjà brûlant, ni l’inverse : on l’enfourne à four tiède et on laisse monter ensemble. Jamais de produit vaisselle, qui s’infiltre dans la terre poreuse et parfume vos plats au détergent pendant des mois — de l’eau très chaude, une brosse, éventuellement un peu de bicarbonate. Et jamais de séchage au placard encore humide : laissez-la respirer à l’air libre une nuit entière.
Avec ces précautions, une terrine se transmet. J’en connais qui servent depuis les années 1950 et dont l’intérieur ambré raconte des centaines de dimanches.
Le nerf de la guerre : une marinade au bon vin, pas au premier venu
Je vais vous confier un secret qui va sembler évident une fois dit, mais que trop de gens zappent : la qualité de votre baeckeoffe se joue à moitié dans la marinade, bien avant d’allumer le four.
Les viandes doivent baigner au moins 24 heures dans un vin blanc d’Alsace qui a du répondant — un riesling ou un pinot gris avec une vraie acidité, pas une piquette qui traîne au fond du placard. Ce vin va détendre les fibres et embaumer tout le plat pendant la cuisson.
Pourquoi l’acidité compte autant ? Parce qu’elle attaque doucement le collagène des morceaux de deuxième catégorie, ceux-là mêmes qui font la richesse du plat. Un vin mou et sucré ne fera pas ce travail : il apportera du sucre qui caramélisera trop vite et masquera la viande. C’est très exactement pour cette raison que je déconseille le gewurztraminer, dont l’exubérance aromatique écrase tout sur son passage.
Faut-il aller au-delà de 24 heures ? On peut monter à 36, voire 48 heures pour des morceaux très fermes comme le paleron ou la joue. Au-delà, l’acidité commence à « cuire » la surface de la viande et la texture devient farineuse. Vingt-quatre heures reste le meilleur rapport effort-résultat.
À la boutique, je conseille toujours le même vin pour la marinade et pour le verre qui accompagne le plat — retrouvez ma sélection dans la cave d’Alsace, et si vous voulez creuser le sujet, je passe en revue tout ce qui fonctionne dans mon article sur les accords mets-vins alsaciens.
Les trois viandes : quels morceaux demander à votre boucher
Boeuf, porc, agneau. La règle est ancienne et elle tient toujours. Mais dire « trois viandes » ne suffit pas : ce sont les morceaux qui font la différence, et c’est là que la plupart des baeckeoffe se perdent.
Oubliez les pièces nobles. Un filet ou une côte se dessécheront lamentablement en trois heures de four. Ce plat réclame du collagène, celui qui fond lentement et transforme le jus en velours.
Pour le boeuf, demandez du paleron, du gîte ou de la macreuse. Le paleron reste mon préféré : il garde une belle tenue tout en devenant fondant. La joue de boeuf, si votre boucher en a, donne un résultat spectaculaire.
Pour le porc, l’échine ou l’épaule. L’échine possède ce persillé qui nourrit tout le plat. Certaines familles ajoutent un pied de porc fendu, qui libère assez de gélatine pour que la sauce nappe littéralement la cuillère. C’est une astuce de ferme, et elle est redoutable.
Pour l’agneau, l’épaule sans hésiter. Le collier fonctionne aussi et coûte moins cher. Évitez le gigot, trop maigre.
La proportion classique est d’un tiers pour chaque viande, autour de 500 g par sorte pour six personnes. La règle stricte de nombreuses familles alsaciennes est encore plus simple : 300 g de chaque pour quatre convives. Coupez des cubes généreux, cinq centimètres de côté au minimum, car ils vont réduire.
La recette, pour 6 gourmands qui ont le temps devant eux
Les ingrédients
Pour 6 personnes — préparation 30 min, marinade 24 h, cuisson 3 h 30.
- 500 g d’épaule ou de paleron de boeuf, en cubes
- 500 g d’échine de porc, en cubes
- 500 g d’épaule d’agneau, en cubes
- 1,5 kg de pommes de terre à chair ferme (charlotte, amandine ou belle de Fontenay)
- 3 gros oignons
- 2 carottes
- 1 poireau
- 2 gousses d’ail
- 1 bouquet garni (thym, laurier, persil)
- 75 cl de vin blanc d’Alsace sec — riesling ou pinot gris
- Quelques baies de genièvre
- Sel et poivre du moulin
Un mot sur les pommes de terre, qu’on choisit trop souvent à la légère : il faut une variété à chair ferme, charlotte, belle de Fontenay ou amandine. Une bintje se déliterait en purée au bout de deux heures.
La veille
Coupez les viandes en cubes généreux, émincez un oignon et une carotte, et jetez le tout dans un grand saladier avec le bouquet garni, l’ail écrasé, les baies de genièvre, sel et poivre. Noyez complètement sous le vin blanc — les morceaux doivent être immergés, pas simplement humides. Couvrez, direction le frigo, et oubliez tout ça jusqu’au lendemain. Un petit coup de cuillère de temps en temps si vous y pensez, mais ce n’est pas dramatique si vous zappez.
Le jour J

Four à 150 °C, pas plus, on n’est pas pressés. Épluchez et tranchez les pommes de terre en rondelles épaisses, environ un demi-centimètre, émincez le reste des oignons, la carotte et le poireau.
Dans votre terrine, montez les couches dans cet ordre : une première couche de pommes de terre au fond, puis les légumes, puis les viandes égouttées, et on recommence, en terminant impérativement par les pommes de terre. Cette couche du dessus va dorer et former une croûte qui protège tout ce qu’il y a en dessous.
Versez la marinade filtrée jusqu’à hauteur, sans noyer la dernière couche. Fermez hermétiquement et enfournez pour 3 heures, 3 h 30. Si vous suivez l’école de l’Auberge de l’Ill, poussez jusqu’à 4 heures en descendant à 140 °C : la différence de fondant est réelle.
Le cordon de pâte, geste facultatif mais spectaculaire
Traditionnellement, on scellait le couvercle avec un boudin de pâte. Ce n’est pas de la décoration : la vapeur reste prisonnière et le plat cuit sous pression douce, ce qui change vraiment la texture.
La version rustique est un simple mélange de farine et d’eau, à parts égales, pétri en pâte souple. Marc Haeberlin y ajoute un filet d’huile, ce qui la rend plus maniable et évite qu’elle ne sèche trop vite. Roulez un boudin de l’épaisseur d’un doigt, posez-le sur le rebord de la terrine, écrasez le couvercle dessus, et beurrez légèrement le couvercle avant d’enfourner.
Au moment de servir, on casse le cordon à la pointe du couteau devant les convives. Ce petit théâtre fait toujours son effet, et l’odeur qui s’échappe à cet instant vaut tous les discours.
Et ensuite, patience

C’est vraiment le mot d’ordre du baeckeoffe : plus ça mijote doucement, plus les viandes se détachent à la fourchette. Ne montez surtout pas la température pour « gagner du temps » — vous ne gagnerez qu’une viande sèche et des regrets.
Servez directement dans la terrine, posée fumante au centre de la table, avec une salade verte toute simple et le même vin que celui de la marinade dans les verres. Mon petit plus perso : le lendemain, s’il en reste, le baeckeoffe est encore meilleur réchauffé doucement. Les saveurs ont eu une nuit de plus pour se faire des confidences.
Quel vin servir avec un baeckeoffe : ce que disent les sommeliers
La question tombe systématiquement à la boutique, souvent le vendredi après-midi, quand le plat du dimanche est déjà décidé. Voici ma grille, croisée avec ce que recommandent les sommeliers de nos grandes maisons.
Le riesling sec reste le premier réflexe, et le plus sûr. Sa vivacité et sa minéralité tranchent dans le gras des trois viandes et relancent le palais entre deux bouchées. C’est l’accord de contraste, celui qui empêche le plat de devenir écrasant.
Le pinot blanc joue une autre partition : plus rond, plus discret, il accompagne au lieu de trancher. C’est le choix du sommelier de l’Auberge de l’Ill, qui sert un pinot blanc de la maison Hugel sur le baeckeoffa de Marc Haeberlin. Si vos convives sont peu portés sur les vins tendus, allez-y sans hésiter.
Le pinot gris, avec ses notes de miel et de fruits mûrs, convient particulièrement aux cuissons très longues, celles de quatre heures où la viande a rendu toute sa richesse. Un grand cru y trouve même sa place, ce qui n’est pas si fréquent sur un plat mijoté.
Le sylvaner, enfin, je le réserve à une version bien particulière dont je vais vous parler tout de suite.
Les variantes qui méritent le détour
Le baeckeoffe au poisson
Beaucoup l’ignorent : il existe une version au poisson, née le long du Rhin et de l’Ill. On remplace les trois viandes par du sandre, du brochet ou, dans les versions modernes, de la lotte et du cabillaud. Le principe reste identique — marinade au vin blanc, couches de pommes de terre, cuisson en terrine — mais le temps tombe à 45 minutes.
C’est ici que le sylvaner prend tout son sens : sa fraîcheur discrète, ses arômes de pomme verte et de fleurs blanches se marient aux chairs délicates sans les couvrir. Un beau plat de fête pour qui ne mange pas de viande.
Le baeckeoffe sans porc
Remplacez simplement l’épaule de porc par davantage de boeuf et d’agneau, ou introduisez du veau — l’épaule ou le tendron. L’important reste la marinade au vin blanc et la cuisson lente, pas la composition exacte. Précisez juste à votre boucher que vous cherchez des morceaux gélatineux.
La version végétarienne
Je l’ai testée à contrecoeur, et j’ai été surpris. Champignons de Paris et cèpes réhydratés en remplacement des viandes, carottes, panais, céleri-rave, et surtout un bouillon de légumes bien corsé pour compenser. Ce n’est plus un baeckeoffe au sens strict, mais c’est un très bon plat de terrine. Comptez 1 h 30 de cuisson.
Les erreurs que je vois trop souvent
Ne vous inquiétez pas si vous vous reconnaissez dans cette liste : je les ai toutes commises.
Monter la température pour aller plus vite. C’est l’erreur numéro un et elle est fatale. À 200 °C, les fibres se contractent et expulsent leur eau au lieu de fondre. Vous obtiendrez des cubes secs nageant dans un jus clair. Le baeckeoffe se cuit entre 140 et 160 °C, point final.
Choisir des morceaux trop nobles. Un client m’a raconté avoir utilisé du filet de boeuf « pour bien faire ». Trois heures plus tard, il avait du carton. Les pièces à mijoter ne sont pas un pis-aller, elles sont le bon choix.
Zapper ou écourter la marinade. Deux heures ne servent à rien. C’est un temps long qui fait le travail, pas un passage éclair.
Ouvrir le four en cours de route. Chaque ouverture fait chuter la température et s’échapper la vapeur. Si vous avez scellé le couvercle, il n’y a rien à surveiller, justement.
Utiliser un vin sucré ou aromatique. Le gewurztraminer et le muscat n’ont rien à faire ici. Ils apportent un parfum floral qui jure avec l’agneau et le genièvre.
Saler comme un plat classique. Le jus réduit pendant trois heures et la concentration monte. Salez raisonnablement dans la marinade, puis rectifiez à la sortie du four si nécessaire.
Servir tout de suite. Laissez la terrine reposer dix minutes couvercle fermé après la sortie du four. Le jus se répartit et les pommes de terre finissent de s’imprégner.
D’où vient vraiment ce plat qu’on ne fait plus chez le boulanger
Cette histoire de terrine confiée au four du boulanger n’est pas une légende inventée pour faire joli : c’est un vrai témoignage de l’organisation villageoise alsacienne d’autrefois, où chaque foyer n’avait pas forcément son propre four. L’article encyclopédique consacré au baeckeoffe retrace bien cette pratique et son évolution jusqu’à nos assiettes actuelles.
On raconte souvent que le baeckeoffe était le plat du lundi, jour de lessive. Les femmes passaient la journée au lavoir, dans la vapeur et l’eau froide, et n’avaient ni le temps ni les mains pour cuisiner. La terrine partait le matin chez le boulanger et attendait sagement qu’on vienne la récupérer le soir. Le plat existait avant même qu’on l’appelle ainsi : ce qui lui a donné son nom, c’est ce détour par le four du village.
Cette dimension collective explique aussi la variété des recettes. Chaque terrine était identifiée — souvent par les initiales de la famille peintes sur le couvercle, une tradition que les potiers de Soufflenheim perpétuent encore aujourd’hui. Il fallait bien retrouver la sienne parmi vingt autres.
Aujourd’hui, chacun cuit son baeckeoffe chez soi, mais l’esprit reste le même : un plat qu’on lance et qu’on oublie pendant plusieurs heures, pour se concentrer sur autre chose — ou sur rien du tout, ce qui est déjà très bien un dimanche.
Conserver, réchauffer, congeler
Au réfrigérateur, un baeckeoffe se garde trois jours sans difficulté, dans sa terrine couverte ou dans une boîte hermétique. Et je le maintiens : il est meilleur le lendemain.
Pour le réchauffer, retour au four à 130 °C pendant 40 minutes, couvercle fermé, avec deux cuillères de vin blanc ou de bouillon si le jus a trop réduit. Le micro-ondes fonctionne pour une portion pressée, mais il assèche les pommes de terre et casse la texture de la viande.
La congélation est possible, en portions, une fois le plat complètement refroidi. Comptez trois mois. Décongelez impérativement une nuit au réfrigérateur avant de réchauffer au four : la décongélation brutale rend les pommes de terre spongieuses.
Que servir avec, et que faire des restes
La salade verte à la vinaigrette bien relevée reste l’accompagnement canonique, et il n’y a rien à ajouter. Son acidité joue exactement le rôle du riesling dans le verre.
Certaines familles servent en plus une compotée d’oignons ou une petite salade de mâche aux noix. Du pain de campagne, oui, pour saucer. Des pâtes ou du riz, non : il y a déjà 1,5 kg de pommes de terre dans la terrine.
Pour les restes, ma préférence va au baeckeoffe effiloché et poêlé le lendemain midi avec un oeuf au plat par-dessus. Peu orthodoxe, absolument délicieux.
Où trouver les bons produits
Un baeckeoffe réussi tient à trois achats : une viande de boucher qui connaît ses morceaux, un vin blanc sec d’Alsace avec de la tension, et des épices qui ont encore du parfum. Les baies de genièvre, en particulier, perdent l’essentiel de leurs arômes au bout d’un an — celles qui traînent au fond du placard depuis trois ans ne parfumeront rien du tout.
À la boutique, rue de la Poste à Sélestat, je sélectionne les épices et poivres chez des maisons qui datent leurs conditionnements, et la cave réunit des vignerons alsaciens dont je connais personnellement le travail. Si vous hésitez sur le vin de votre marinade, poussez la porte : c’est exactement le genre de conversation qui me fait aimer ce métier.
Et si le baeckeoffe vous a donné le goût des plats alsaciens qui prennent leur temps, je vous recommande aussi ma bouchée à la reine et ma choucroute garnie.
Vos questions, mes réponses de baeckeoffe-addict
Peut-on préparer un baeckeoffe sans porc ? Bien sûr. Remplacez l’épaule de porc par plus de boeuf et d’agneau, ou ajoutez du veau. L’important reste la marinade au vin blanc et la cuisson lente, pas la composition exacte des viandes.
Peut-on le préparer la veille pour le lendemain ? Absolument, et c’est même une excellente idée : montez les couches la veille, gardez au frais, et enfournez le jour même. Le plat n’en sera que meilleur.
Combien de temps faut-il vraiment cuire un baeckeoffe ? Trois heures à 150 °C constituent le minimum. Marc Haeberlin va jusqu’à quatre heures, et la différence de fondant se sent. Ce qui compte, c’est que la viande se détache à la fourchette sans résistance.
Peut-on le faire sans terrine à baeckeoffe ? Oui, dans une cocotte en fonte avec un couvercle lourd. Le résultat sera bon, un peu moins fondant, et vous perdrez le plaisir du service à table.
Faut-il vraiment sceller le couvercle avec de la pâte ? Ce n’est pas obligatoire si votre couvercle ferme bien. Mais la vapeur emprisonnée change réellement la texture, et le geste de casser le cordon devant les convives fait partie du plaisir.
Quel vin blanc choisir pour la marinade ? Un riesling ou un pinot gris d’Alsace, secs et vifs. Le même que celui que vous servirez à table. Fuyez le gewurztraminer, trop aromatique, et les vins sucrés.
Pourquoi mon baeckeoffe est-il sec ? Trois causes possibles : température trop élevée, morceaux de viande trop maigres, ou pas assez de liquide au montage. La marinade doit arriver à hauteur des couches.
Pourquoi mes pommes de terre se sont-elles transformées en purée ? Mauvaise variété. Il faut une chair ferme — charlotte, amandine, belle de Fontenay. Une bintje ne tient pas trois heures.
Peut-on ouvrir le four pour vérifier ? Évitez. Chaque ouverture fait chuter la température et libère la vapeur. Si vous respectez les temps, il n’y a rien à surveiller.
Le baeckeoffe se congèle-t-il ? Oui, trois mois en portions, une fois refroidi. Décongelez une nuit au réfrigérateur avant de réchauffer au four à 130 °C.
Combien de personnes avec ces quantités ? Six bons mangeurs, huit si vous servez une entrée. Le baeckeoffe est un plat généreux et personne ne se plaint jamais des restes.
Existe-t-il un baeckeoffe au poisson ? Oui, avec du sandre, du brochet ou de la lotte, cuit 45 minutes seulement, accompagné d’un sylvaner. C’est une belle alternative pour un repas de fête.
Un plat qui vous oblige à ralentir
Ce qui me touche dans le baeckeoffe, au fond, ce n’est pas la recette. C’est ce qu’elle impose. Vous ne pouvez pas le faire en rentrant du travail. Vous devez y penser la veille, acheter le vin, parler à votre boucher, prévoir votre dimanche autour d’un four allumé. Dans une époque qui promet le repas en douze minutes, ce plat vous répond tranquillement : non, ce sera trois heures, et vous ne le regretterez pas.
C’est peut-être pour cela qu’on le retrouve aussi bien sur la table d’une ferme du Kochersberg que sur celle d’un chef doublement étoilé. Il ne se laisse pas presser, il ne se laisse pas tricher, et il récompense exactement l’attention qu’on lui accorde.
Alors la prochaine fois que vous passerez rue de la Poste à Sélestat, parlons-en. Dites-moi combien vous serez, ce que vous aimez boire, et repartez avec le vin et les épices qu’il faut. Le reste, c’est votre four qui s’en charge — et un peu de patience.
Avertissement : Les informations de cet article sont données à titre informatif et s’appuient sur des traditions culinaires référencées. Elles ne remplacent pas un avis médical ou nutritionnel personnalisé. En cas d’allergie ou de régime spécifique, consultez un professionnel de santé avant consommation.